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un buisson d'amarantePrésentation de l’éditeur : Lorsque Amaury débarque à Paris dans sa classe préparatoire scientifique, il n’a de français que son passeport. Né à Phnom-Penh, il a grandi à Tanger. Cette différence lui colle à la peau : admis dans une grande école d’ingénieurs, il n’en nourrit pas moins un syndrome de l’imposteur qui va le poursuivre tout au long de sa carrière. De Java à Berkeley, en passant par Paris et Pondichéry, lui, l’apatride, est en réalité à la recherche de lui-même. Classes préparatoires, grandes écoles, MBA, start-ups, comités de direction, mais aussi courses hauturières et équitation de haut niveau : Amaury trace son chemin dans un système de castes où la cooptation est la règle et où les puissants se reconnaissent et s’adoubent entre eux. Sur fond de chronique des quarante dernières années, ce roman d’apprentissage écrit dans un style corrosif et plein d’humour offre une réflexion profonde et nécessaire sur notre société et l’élitisme, dans les univers fascinants de l’aérospatial et de l’Internet.

Éditions Daphnis et Chloé – 399 pages

Depuis le 29 août 2013 en librairie.

Ma note : 5 / 5 mention Coup de coeur

Broché : 19 euros

Se lancer dans un premier roman édité par une maison d’édition qui au moment de la date de parution a à peine quatre mois, voilà pour le moins ce qu’on appelle la grande inconnue. Un goût de l’aventure littéraire que je ne saurais trop vous conseiller d’adopter tant il n’est pas rare, comme avec Un Buisson d’Amarante, d’être agréablement surpris.

Un Buisson d’Amarante est un pur roman d’initiation. C’est l’histoire d’un jeune idéaliste, Amaury, qui déchante au cours de son apprentissage de la vie – le choix de son prénom n’est d’ailleurs pas innocent puisqu’il renvoit au personnage de F.S. Fitzgerald dans L’envers du paradis. Sa formation, très élitiste, passe par les grandes écoles, les universités américaines, les business schools dont l’esprit fédérateur et de réseautage lui reste étranger. Puis son parcours professionnel lui permet de fréquenter la bourgeoisie arrogante, le monde très fonctionnarisé de la recherche, les lobbystes cyniques, l’épouvantable univers des dirigeants d’entreprise, le monde des expatriés, les start up… Sur un ton léger, souvent drôle, détaché et surtout très réaliste, il dresse un état des lieux du monde de travail qu’il qualifie de carcéral et dénonce les milieux élitistes arrogants caractérisés par l’imposture.

Jamais à sa place, toujours étranger à tous ces milieux, apatride en quête de lui-même, Amaury n’arrive à se raccrocher à rien et se laisse porter au gré du vent, tel un buisson d’amarante, cette plante sans racine, en boule, que l’on voit systématiquement rouler dans le désert des westerns américains. De longues années de vie, de contemplation et d’introspection au bout desquelles se trouve la sagesse

Grand voyageur, cosmopolite, ingénieur et MBA, Adrien Sarrault ne cache par la part largement autobiographique de son premier livre. Comme son personnage, il est quelqu’un très comme il faut – bonne éducation, bonnes études, carrière honorable -, mais toujours en décalage. C’est ce décalage qu’il a voulu explorer dans son livre. Un roman global, comme il l’appelle, qui est une observation du monde et de ses congénères, dans différents pays et divers univers sociaux. Véritable satyre sociale, il aborde de multiples réflexions économiques, géopolitiques, scientifiques ou encore philosophique. Chronique parfaitement documentée (et vécue) des quarante dernières années, le lecteur s’identifie et prend plaisir à se souvenir des références musicales, littéraires ou cinématographiques qui jalonnent le récit. Plaisir renforcé par un style soutenu magnifique ; il y a parfois du Proust dans Sarrault. Bref, chapeau au nouvel écrivain, bravo à la jeune maison d’édition et longue vie à tous deux !

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Extraits :

À la mairie du VIe arrondissement, on me précisa qu’on pouvait me donner une fiche d’état civil, mais pas de certificat de nationalité française, car pour cela ils avaient besoin de voir ma carte d’identité, mon passeport et ma carte d’identité consulaire n’étant pas des documents suffisants. Or la carte d’identité étant attribuée par le ministère de l’Intérieur, et n’ayant jamais vécu à l’intérieur de la France, je n’en avais pas. À la question « comment puis-je me faire décerner une carte d’identité ? », on me répondit, au vu de mon état civil, qu’étant né à Phnom Penh d’un père né à Hanoï, seul un tribunal pouvait certifier ma nationalité française, et le fait que je porte un nom de famille qui était celui de deux sénateurs de la IIIe République et d’un ministre d’Aristide Briand n’y changeait absolument rien. Me sentant désarmé et impuissant face à la réalité kafkaïenne et bureaucratique de cette situation, semblable à celle qui trente ans plus tard allait conduire Anne Sinclair à écrire sur son blog « la nationalité française n’est plus une évidence pour ceux qui l’ont toujours eue », je renonçais à entreprendre la procédure juridique complexe qui m’eut permis de voir ma nationalité française reconnue.

Il est d’ailleurs effrayant d’imaginer combien grande est la part de notre vie qui dépend ainsi du hasard, et à quel point notre destinée reste en cela totalement en dehors de notre contrôle.

(…) j’eus pour la première fois l’impression d’être un peu libéré de l’interrogation existentielle qui m’avait accompagné pendant toute mon adolescence et pendant toute la classe préparatoire. J’étais un déraciné, qui venait de nulle part, qui ne savait pas où il allait ni voulait aller, et qui n’appartenait à aucune catégorie identifiable, (…). Si Karl Marx, dans le Manifeste du Parti Communiste, et, en fait, dans l’ensemble de son oeuvre, décrit de manière assez juste la société comme divisée en classe sociales antagonistes, il a juste omis qu’il existe une minorité d’individus qui n’appartient à aucune classe et j’étais précisément l’un d’eux.

Et, à partir de ce jour, nous formâmes une paire de semblables, à la manière d’Ulysse et de Patrocle, du Butch Cassidy et de Sundance Kid, ou encore de Jules et de Jim (…) Nous étions en réalité tous les deux très antipathiques, car nous avons exactement la même défiance envers le discours évangélique de saint Mathieu qui nous disait que nous devions aimer notre prochain comme nous-mêmes, ce qui nous semblait totalement inconcevable.

Ce microcosme, ce groupe, comme l’appelait notre chef scout, n’échappait pas à la règle qui conduit toute société trop riche ou qui s’ennuie à engendrer une voyoucratie.

En réalité, ce que je ressentais à Bandung allait au-delà de l’ennui : je flottais à la surface de ma solitude, j’étais comme anesthésié, j’avais l’impression d’avoir perdu le fil du temps, (…).

Mais cette langueur avait aussi un effet thérapeutique, car l’éloignement aide à savoir qui on est. Je me livrais donc comme presque chaque jour à un véritable travail d’introspection dont les résultats me glaçaient le sang. Je découvrais ce que je savais en réalité déjà : à l’exception de quelques êtres chers, je n’avais aucune empathie pour les autres.

Tu sais, Talleyrand disait que les femmes pardonnent parfois à celui qui brusque l’occasion, mais jamais à celui qui la manque.

– (…) Alors rappelle-toi que chaque fois que tu penses que tu ne peux rien faire, il te reste en réalité une liberté que personne ne peut t’enlever…

– Laquelle ?

– Celle de décider comment tu vas réagir. Tu peux donc choisir de ne pas être affecté. C’est une attitude qui a été conceptualisée par un psychiatre nommé Viktor Frankl pendant sa déportation dans un camp nazi. Il devait dire plus tard que c’était même ce qui lui avait permis de survivre.

– En Europe, les gens vivent désormais dans une société sans avenir. Tout est figé : l’économie de marché s’est imposée, avec elle le consumérisme et le matérialisme, auxquels on a collé plus ou moins de démocratie. Se résigner à cela, c’est accepter de vivre sans but, donc sans avenir. Et avec d’autant moins d’avenir qu’on détruit la planète sans aucune vergogne… Je ne veux pas participer à cela. (…) Nous avons en nous une énergie qui nous fait avancer. Elle s’appelle la force évolutive. Tu dois l’utiliser pour toujours chercher à développer tes capacités, ta connaissance, ton éveil, la maîtrise de ton corps. Et cela, tu ne dois pas le faire pour épater ou écrabouiller les autres, mais pour les aider. Et même les servir. C’est cela qui a du sens pour moi.

En deux mots, je satisfaisais désormais à toutes les normes sociales de la réussite. (…)

Le paradoxe, c’était que j’avais l’impression de faire partie d’une grande imposture et que je me rendais compte que cette vie ne me satisfaisait pas du tout.

J’avais toujours un peu soupçonné que la plupart des dirigeants d’entreprises n’étaient que des illusionnistes impavides, mais cela m’apparaissait désormais de façon criante et aveuglante.

– (…) Il y a même des études qui tendent à démontrer que pas mal de patrons sont des psychopathes qui ont réussi… me répondit-il plein d’empathie.

– Des psychopathes, je ne sais pas, mais manipulateurs certainement. (…)

(…) cette organisation du travail et de la société qui entassait des cols blancs dans des tours de verre et d’acier avec des titres ronflants était-elle pertinente ? Était-elle efficace ? Était-elle légitime ? Combien de temps le monde avait-il pu fonctionner sans ces silos de vanité, de bureaucratie et de matière grisâtre ? Beaucoup plus longtemps, en tout cas, que les quelques dizaines d’années qui, tout au plus, s’étaient écoulées depuis l’avènement et la consécration de ce modèle corporate que les frères Cohen avaient caricaturés dans un film, Le grand saut (…).

Les frères Cohen avaient donc mis beaucoup moins de temps que moi pour découvrir la réalité de ce monde stratifié et normalisé de cadres dirigeants. Il leur avait suffit d’un film, il m’avait fallu poursuivre laborieusement une longue carrière avant d’y pénétrer tardivement, par la plus petite des portes, et me retrouver finalement égaré au milieu d’un jeu de rôles triste et sans joie, d’une galerie de postures hâbleuses et de rodomontades pathétiques. Un monde qui n’avait aucune autre finalité que sa propre survie, sa perpétuation, et l’enrichissement sans cause de ses acteurs. Et dans cet univers, sous le glacis du politiquement correct qu’imposait un droit du travail jésuitique et léonin, se retrouvait encore, imbriquée dans de subtils rapports de classe, la catégorisations en alphas, betas et epsilons qu’Aldous Huxley avait décrite dans Le meilleur des mondes.

Au sommet de la pyramide qui structurait cette mascarade, l’oligarchie des dirigeants, au travers d’un comportement égoïste et prévaricateur, se faisaient attribuer par des conseils d’administrations complaisants des revenus annuels de plusieurs millions d’euros, (…). Méritaient-ils de gagner trois cent cinquante fois le SMIC sur le seul mérite d’être et d’avoir été membre d’une confrérie qui n’est qu’un système de cooptation ?

J’avais l’impression de vivre dans un pays malade où le corps social était fracturé, où la masse était en désespérance, où les partis politiques étaient calcifiés et où l’élite intellectuelle, drapée dans les oripeaux de son idéal laïc républicain, ne voyait pas que ce pays s’enfonçait dans la médiocrité et le communautarisme.

Un grand merci aux Éditions Daphnis et Chloé pour m’avoir offert l’opportunité de découvrir ce livre en avant-première.

9 réflexions sur “Un Buisson d’Amarante d’Adrien Sarrault

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