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les oreilles de busterPrésentation de l’éditeur : Eva cultive ses rosiers. À cinquante-six ans, elle a une vie bien réglée qu’elle partage avec Sven. Quelques amies, des enfants, et une vieille dame acariâtre dont elle s’occupe. Le soir, lorsque Sven est couché, Eva se sert un verre de vin et écrit son journal intime. La nuit est propice aux souvenirs, aussi douloureux soient-ils. Peut-être aussi la cruauté est-elle plus douce lorsqu’on l’évoque dans l’atmosphère feutrée d’une maison endormie. Eva fut une petite fille traumatisée par sa mère, personnage fantasque et tyrannique, qui ne l’a jamais aimée. Très tôt, Eva s’était promis de se venger. Et elle l’a fait, avoue-t-elle d’emblée à son journal intime. Un délicieux mélange de candeur et de perversion.

Traduit du suédois par Esther Sermage.

Éditions Gaïa – 411 pages

Archive du blog Gwordia

Ma note : 4 / 5

Broché : 24,40 euros

Poche : 9,80 euros

Ebook : 9,99 euros

Depuis quelques temps, la littérature nordique à le vent en poupe. Tous les effets de mode ne sont pas contestables puisque cet engouement de la critique et du public m’a permis de découvrir des textes très intéressants et, en multipliant l’expérience, une écriture assez typique et un style singulier.

Les oreilles de Buster propose une plongée dans l’intime très déroutante d’une femme presque sereine au passé meurtri. L’originalité de ce roman réside dans la dualité du personnage qui inspire l’attendrissement comme elle glace le sang. Entre sensibilité et cruauté, ce texte est extrêmement touchant et remarquablement construit.

L’on dit des grands livres qu’ils ont l’art d’annoncer la couleur en débutant par une phrase exceptionnelle. C’est ici le cas :

J’avais sept ans quand j’ai décidé de tuer ma mère. Et dix-sept ans quand j’ai finalement mis mon projet à exécution.

Comment ne pas plonger plus avant dans la lecture avec un tel incipit ? Alternant entre le présent et un passé raconté par le biais d’un journal intime, ce récit est déroutant et nous entraîne dans une réflexion sur la construction de soi, l’impact de nos expériences sur nos choix de vie, nos renoncements, nos convictions.

Ce texte a été couronné par les Prix Lire en poche de littérature traduite 2013, Prix des lecteurs de l’Armitières 2012 et Prix des Pages des libraires 2011 Catégorie « littérature européenne ».

Extraits :

… c’est incroyable ce qu’elle peut lire ! Elle aura bientôt dévoré tout ce que nous avons à la maison et après, ce sera au tour de la bibliothèque communale. Ça lui ressemblerait. Parcourir systématiquement une étagère après l’autre, un livre après l’autre, phrase après phrase, mot après mot. Elle lit vraiment énormément, Anna-Clara.

Avec le temps, les choses deviennent de plus en plus prévisibles. Les saveurs perdent leur relief et la vision se trouble. Seules les odeurs persistent.

Me revoici assise à mon secrétaire. Il est bientôt deux heures et demie du matin, enfin, de la nuit. Le sommeil m’a abandonnée. D’ailleurs, la fatigue aussi. En seulement vingt-quatre heures, il semblerait que la capacité de m’exprimer enfin par écrit soit devenue une nécessité.

Le processus de décomposition est si rapide… Personne ne le sait mieux que moi.

Il a fait un commentaire et j’ai ri. Puis j’ai songé que ce genre de moments de communion constitue précisément le ciment d’une vie commune durable. Ce ne sont pas les grandes fêtes, les nuits moites, ni même les disputes déterminantes qui régissent un couple, mais les propos sur la pluie et le beau temps échangés autour d’une tasse de thé, une solution élaborée à deux pour résoudre un problème commun, une conversation paisible à propos d’un heureux ou d’un triste événement, le silence échangé autour de la flamme d’une bougie.

J’ai appris à me débrouiller par mes propres moyens. Il y a tant de choses que Sven ne sait pas. De toute façon, il ne peut rien pour m’aider. Chacun doit affronter seul la vieillesse. Il paraît qu’on garde toujours une part de l’autre au fond de soi, mais plus le temps passe, plus j’ai l’impression du contraire. Nous sommes seuls. Nous venons seuls au monde et nous le quittons seuls, même si nous vivons entourés d’amour, de dévotion et de bienveillance. Le temps venu, dans les moments décisifs où nos chemins se séparent, nous sommes isolés, comme des insectes piégés dans le sable. Plus ils tentent d’avancer, plus ils creusent leur propre trou.

– Tu sais, celui que j’étais alors n’aurait jamais cru devenir ce que je suis aujourd’hui, dit-il en se désignant.

– Comment ça ?

– Je veux dire que je croyais que j’allais rester libre jusqu’à la fin de mes jours. Je ne pensais pas que quelqu’un aurait un jour le pouvoir de me dire ce que j’ai à faire. Je me contentais de presque rien, je vivais au jour le jour. Quand j’avais besoin de pognon, je bossais un peu. Je faisais n’importe quoi, serveur en Grèce, homme à tout faire dans une ferme. Je revendait à New York des habits achetés en Inde. Et puis voilà, on s’englue. Tu sais, on ne s’en rend même pas compte. C’est comme d’avancer dans un marécage. On fait un pas, on s’enfonce un peu mais pas tant que ça, et puis, on peut toujours revenir en arrière, et puis on fait un pas de plus, et tout à coup, on est en plein milieu, on s’enfonce, et on est complètement désorienté, on ne sait plus où aller, on reste sur place, on a peur de s’enfoncer encore…

Quel est le goût de l’effroi ? L’odeur de la peur ? La sensation d’une chute sans fin ? Qu’advient-il des larmes qui ne quittent pas le corps ? Nappent-elles de givre ses parois internes, de manière à ce que les organes gèlent et finissent par s’arrêter, sombrant lentement dans l’ultime repos ? Où finissent les mots qui traversent l’esprit sans être prononcés ? Existe-t-il un dépôt où s’entassent les souhaits inexprimés ? Peut-on respirer une fois de trop ? (…) Les sentiment ne disparaissent pas. Ils peuvent finir dans des bouteilles bouchées avec des intentions claires, mais ils demeurent.

Le givre intérieur, c’est une chose, mais les plaies ouvertes constamment infectées, qui refusent obstinément de se refermer, c’en est une autre.

Une réflexion sur “Les oreilles de Buster de Maria Ernestam

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