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folles de djangoPrésentation de l’éditeur : « Avec l’argent de leurs larcins, les deux frangins allaient au cinéma sur les Grands Boulevards pour voir des films de gangsters. En sortant des salles obscures, Django se prenait pour Al Capone et allait jouer les gros bras dans les bistros de la porte des Lilas. Ses héros avaient pour noms James Cagney, Edward G. Robinson. Ils regagnaient leur campement le nez marmite et les côtes bleuies. Négros, leur mère, leur filait une nouvelle peignée et les enfermait dans la roulotte. Alors, pour se défouler, ils ramassaient leur poêle à frire (banjo-guitare) et en mettaient un bon coup. » Rien ne prédisposait ce gamin né en 1910 dans une roulotte au lieu-dit la Mare aux corbeaux, près de Charleroi, à devenir le roi du swing, le héros du peuple manouche et le chéri de ces dames. Rien si ce n’est ce caractère hors norme, instinctif, enfantin, capricieux, inspiré… En un mot génial.

Éditions Robert Laffont – 273 pages

Depuis le 22 août 2013 en librairie.

Ma note : 4 / 5

Broché : 20 euros

Ebook : 14,99 euros

À l’occasion du soixantième anniversaire de la mort de Django Reinhardt, l’auteur Alexis Salatko, rompu à l’exercice biographique pour lequel il fut de nombreuses fois primé, a décidé de célébrer l’histoire de cette légende du jazz en lui consacrant un récit biographique.

Mais qui était Django Reinhardt ? Si l’on connaît forcément le nom, souvent quelques airs et parfois même les images des jaquettes de disques, l’on ignore bien souvent la vie du plus grand guitariste, fondateur et forcément meilleur emblème du jazz manouche.

C’est ici au travers de la vie de trois femmes que ce destin épique se joue sous les yeux d’un lectorat forcément médusé par le personnage aussi haut en couleurs que talentueux. Car au-delà des rencontres opportunes, le fils de manouche se doit tout, autodidacte brillant. Bien loin des conservatoires comme des bancs de l’école, c’est dans la roulotte qui l’a vu naître que le jeune analphabète apprend à l’oreille à jouer du violon, du banjo et de la guitare. Virtuose, il séduit le public dès ses plus jeunes années et enregistre pour la première fois à dix-huit ans. Survient alors le drame de sa vie : grièvement blessé à la main à la suite d’un incendie dans sa roulotte et malgré 18 mois passés à l’hôpital, il perd l’usage de deux doigts. Loin de se laisser abattre et de tout abandonner, il fait preuve d’un tempérament exceptionnel, développe une technique unique et devient le guitariste aux trois doigts.

Et de le voir développer son style, sa musique, son jeu, au côté de grands noms, inspiré des plus grands, d’un côté à l’autre de l’Atlantique. L’on croise son comparse et meilleur ennemi Stéphane Grapelli mais aussi Duke Ellington ou encore Louis Armstrong. Il devient le roi du swing, le prince des nuits parisiennes, flambe et se fait remarquer par son look insolite. Et puis la guerre, et puis les tournées, et puis la paternité, et puis les doutes… Rien n’est omis, tout est dit.

Le roman biographique d’Alexis Salatko est une plongée dans une époque, dans un son, mais aussi dans un caractère. L’homme est culotté, têtu mais aussi drôle et généreux. Son sans-gêne et ses caprices sont effacés par son génie et son charme indéniable. Et son parler, savamment retranscrit par l’utilisation du gitan et du langage familier tout au long du texte, est une musique à lui seul.

Cette biographie romancée est le récit idéal, tour à tour drôle, sensible et vivant, pour découvrir l’homme tout autant que l’artiste, de sa naissance à son enterrement, de l’anonymat à la reconnaissance internationale. Le musicien est fantasque, l’homme est touchant et cet hommage transpire de l’énergie et de l’allégresse du grand Django au point de contaminer le lecteur. L’on a qu’une envie, c’est de continuer à swinguer une fois la couverture refermée !

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Le roman de Boddah d’Héloïse Guay de Bellissen, La nuit ne dure pas d’Olivier Martinelli, Cosima, femme électrique de Christophe Fiat, Madame Hemingway de Paula McLain, Accordez-moi cette valse de Zelda Fitzgerald, Ciseaux de Stéphane Michaka, Beauvoir in love d’Irène Frain, La déesse des petites victoires de Yannick Grannec, Loving Frank de Nancy Horan…

Extraits :

Ne soyez pas hostiles aux étrangers de peur qu’ils ne soient des anges déguisés.

Yeats

La première fois que Django était apparu à Maggie, il portait une chemise coquelicot. C’était à La Java ou au Ça Gaze, un cabaret de Belleville en 1927.

(…) N’était-ce pas plutôt à La Chaumière, ce soir d’août 1927, que la rencontre avait eu lieu ? Django, dix-sept ans tout juste, jouait déjà du banjo-guitare d’une manière époustouflante. Avec un culot monstre, il s’imposait face à des musiciens chevronnés, des as du piano à bretelles, devant des parterres de petites gouapes qui venaient là moins pour se déhancher que pour s’étriper. D’ailleurs, Maggie avait bien failli y laisser ses abattis. En voulant féliciter Django justement. Une bagarre avait éclaté au moment où elle cherchait à l’aborder, mais, vif comme l’éclair, l’adolescent habitué à ce genre de rixe avait pris la poudre d’escampette et sans ses amis aviateurs en blouson matelassé,  la veuve de guerre aurait fini en porte-manteau, un surin entre les omoplates.

Comment ce phénix avait-il pu renaître des cendres de sa roulotte ? Django passe rapidement sur les dix-huit mois où il s’était battu avec sa guitare de rééducation pour inventer une technique et faire de son handicap un atout… Il en avait salement bavé ! Après deux, trois verres de vins, il se confia :

« Tu vois, Maggie, au début, c’est comme s’il m’avait poussé une chique toute machouillée à la place du bras. Il a fallu que j’apprenne à jouer avec ce moignon. J’ai voulu reprendre le banjo, mais c’était trop dur. J’avais déjà joué de la guitare, une Ramirez à seize cordes, cadeau de mon oncle Clodorbe. Il a fallu repartir de zéro, c’était comme faire du vélo avec le pilon de Barbe Noire le pirate. À force de faire coulisser mes doigts morts, les cicatrices n’arrêtaient pas de se rouvrir, le sang poissait les cordes, je ne sentais rien car il arrive un moment où la douleur devient si sourde qu’on l’entend plus battre… D’abord je me suis fait de la bile, beaucoup de bile, tu sais, et puis je me suis fait de la corne et le monde s’est remis à danser autour de moi. Seulement c’était plus comme avant parce que la musique avait changé de peau, mais ça m’arrangeait plutôt vu que j’étais devenu un autre homme… »

Django et Joseph jouaient aux terrasses des cafés ou sur les marches des chapeaux rouges, joli nom qu’on donne là-bas aux bordels. Le peu qu’ils gagnaient, ils allaient le fumer aux tables de poker. Ils se nourrissaient du produit de leur pêche et dormaient dans des barques échouées sur le sable du Mourillon. Détachés du présent, oublieux du passé, incurieux du futur, ils s’étaient mis volontairement hors circuit et godillaient à la paresseuse sur un océan de jours cotonneux.

C’est généralement lorsqu’on n’attend plus rien que tout arrive.

Maggie souriait avec indulgence au récit de ses frasques. Devait-on y voir de la provocation ? Une revanche du petit rabouin sur les riches et les puissants ? Même pas. C’était Django. Il vivait dans une bulle arc-en-ciel, se racontait des histoires inspirées de celles qu’il voyait au cinéma et se projetait sur un écran aux dimensions du monde réel.

Django était trop bon musicien pour qu’on le vire. Simplement, il fallait trouver le moyen de le mettre au pas, ce chameau-là.

Sur sa route, il avait croisé plus de gens hostiles aux romanichels que d’être attirés par la bohème et les bohémiens. Ils étaient même rare parmi les gadjés, ceux qui ne leur jetaient pas la pierre.

Quelle chance vous avez, lui disait Anna de Noailles. Vous n’avez pas besoin de paraître, il vous suffit d’apparaître pour que tout s’enchante ! Nous, c’est bien différent, nous cachons derrière des masques et des postures notre absence de personnalité… Vous êtes né avec du style, cette chose que la plupart des gens passe leur vie à essayer d’acquérir. »

Le jazz est un monde cruel où ce sont les violents qui l’emportent. En ce milieu des années 1930, la scène parisienne fourmillait de jeunes talents, mais pour percer au milieu de ces gloires établies, il fallait en avoir de grosses et de bien accrochées.

(…) Et qui mangea qui ? Le combat n’eut pas lieu faute de combattants. Ces deux-là se neutralisèrent aussitôt. Hawk tendit bien quelques pièges pour désarçonner le Manouche, mais celui-ci les déjoua avec une telle adresse et une telle insolence qu’il gagna aussitôt l’estime et le respect du géant carnassier.

« Combien gagnent Cary Grant et Tyrone Power ? Je veux palper comme eux car moi-aussi je suis une grande vedette. »

Alors que Paris vivait les heures les plus sombres de l’Occupation, Django multipliait les caprices et les provocations. Il fallait palabrer des heures pour le ramener sur terre.

À d’autres moments pourtant, il était absolument charmant et acceptait de jouer pour rien. Tout dépendait de son humeur et nul ne pouvait la prévoir. Avec Django, un jour ne faisait jamais le lendemain. Vous le quittiez euphorique et le retrouviez déprimé, le moral dans les chaussettes. Il arrivait de plus en plus souvent qu’il se fâchât avec ses comparses.

Ceux qui le connaissaient le laissait dire. Après les concerts ou les enregistrements, ils savaient qu’ils se referaient la cerise au billard, terrain sur lequel, là encore, Django se montrait un compteur et un comptable extravagant. Il insistait pour rendre des points à ses adversaires. Ce sentiment qu’il surpassait tout le monde, il le payait cash car, au bout de la nuit, c’était toujours lui qui se faisait repasser. Ce que ses partenaires n’arrivaient pas à lui extorquer sur scène, ils le reprenaient sur les tapis verts.

« Je ne suis jamais fatigué de jouer, mais travailler me tue ! »

« Tu comprends, Chattoune, on a cuit dans notre jus sans réaliser que le jazz faisait un bon prodigieux de l’autre côté de l’océan. Tu vois le petit rongeur dans sa roue qui court, qui court en faisant du surplace ? Comparé à Charlie Parker, Thelonious Monk et Dizzy Gillespie, on est vraiment des cochons d’Inde ! »

Pourquoi restait-il à l’écart de la fête ? À quoi attribuer cette autolimitation de l’art ? Toujours son fichu orgueil atavique – les Manouches dominent, les autres s’inclinent – ou quelques chromosomes slaves s’étaient-ils glissés dans son ADN tzigane ? Les poètes russes n’écrivent pas pour faire beau. Ils écrivent par qu’ils ont quelque chose à dire. Le jour où ils n’ont plus rien à dire, ils s’en vont. Django ne connaissait ni Pouchkine ni Lermontov, mais il partageait sans doute le même absolu.

Lorsqu’on a un certain nombre d’heures de vol au compteur, tous les cabarets se confondent, rien ne ressemble plus à un palace qu’un autre palace, un cercle de jeu à un autre cercle de jeu… Il était dans la lassitude. Pas l’ennui. L’ennui, il en avait fait une arme. Mais la lassitude, cette lassitude mallarméenne fait que toutes les cigarettes ont le même goût, puis plus de goût du tout, qu’on ne tire plus de joie de rien, même pas d’un jam réussi ou d’une agape entre cousins. La musique – SA musique – lui faisait l’effet d’un chewing-gum trop longtemps mâchonné et qui vous colle à la godasse…

Un grand merci aux Éditions Robert Laffont pour m’avoir offert l’opportunité de découvrir ce livre en avant-première.

4 réflexions sur “Folles de Django d’Alexis Salatko

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