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vertigesPrésentation de l’éditeur : Un écrivain, Augustin, vient de se séparer de la femme qu’il a passionnément aimée. Cette rupture le précipite dans une immense détresse. Il cherche alors à exprimer l’indicible : tout ce qui se joue de si mystérieux, de si vertigineux, dans le huis clos d’un couple. Tandis qu’il écrit sur son intimité avec Esther, le souvenir lui revient des autres femmes qui ont traversé sa vie. Où se construit l’émotion que l’on éprouve soudain pour un visage ? Pourquoi celui-ci plutôt qu’un autre ? Où se construit l’idée même de l’amour ? Dans l’enfance, bien sûr. Il revient au couple de ses parents, à cette époque si troublante de sa vie, pour tenter d’y déceler l’origine de ses échecs amoureux. Depuis des années, livre après livre, Lionel Duroy tente de démêler l’imbroglio d’informations, de sensations, d’émotions qui tissent l’histoire d’une vie. Comme il l’avait si bien réussi dans Le Chagrin, et avec ce style parfaitement maîtrisé qui est le sien, il nous entraîne cette fois, dans une veine purement romanesque, à travers les méandres de nos sentiments les plus secrets et s’interroge sur les difficultés de son personnage à réussir sa vie sentimentale. Qu’est-ce qu’aimer ?

Éditions Julliard – 468 pages

Depuis le 22 août 2013 en librairie.

Ma note : 5 / 5 mention Coup de coeur

Broché : 21 euros

Ebook : 15,99 euros

Lionel Duroy est un homme qui dérange. À commencer par son entourage – il est fâché avec ses frères et soeurs, ses ex et ses enfants – puisqu’il a décidé de faire de son oeuvre une autobiographie, stricte ou semi-fictionnelle, permanente – quand il ne met pas sa plume au service de la biographie d’autres personnes. Son dessein avoué de quête de vérité sur l’existence et l’amour peut apparaître comme un parti pris autocentré, égocentrique, faisant fi des dommages collatéraux en livrant sa vie en pâture dans ce qu’elle a de plus intime. Sa vie et celle de son entourage, forcément…

Difficile dans ces circonstances d’envisager le fréquenter de peur de faire partir du grand projet impudique, somme toute un peu fou mais surtout impossible. Et c’est en cela qu’il dérange ceux qui ne le connaissent pas : à l’évocation de son entreprise littéraire, il transpire une telle souffrance, un tel mal-être, une telle impuissance dans sa poursuite de vérité qu’il met mal à l’aise. S’il peut paraître confus voire délirant quand il s’exprime – il se voit héroïque dans cette démarche, ou encore victime… -, Lionel Duroy est en revanche tout ce qu’il y a de plus précis et réaliste à l’écrit. D’une justesse à donner le vertige justement. Et si le matériau de sa production est toujours le même – sa vie -, il a en plus de la justesse et du style, le talent de se renouveler à chaque nouveau livre, de ne jamais se réécrire.

Dans sa nouvelle autofiction, Vertiges, Duroy tente une nouvelle fois de décortiquer son existence compliquée au sens large, la répétition de ses échecs amoureux en particulier (son premier étant narré dans Un jour, je te tuerai). Saisissant dès les premières lignes, il entremêle savamment passé et présent, conscient et inconscient, avec une mémoire – pour ne pas dire hypermnésie – et une extra-lucidité qui confinent à la folie. Prisonnier des tourments de son enfance (déjà évoquée dans Le Chagrin), il évoque largement cette époque, point de départ et d’éternel retour.

Il aborde également le douloureux processus d’écriture ; une écriture chez lui obsessionnelle qui, dans son ambition de tout démêler, participe à n’en pas douter activement au chaos de sa vie…

Écrivain de l’intime repoussant sans cesse les limites de la confession, Duroy n’accule jamais son lecteur au rôle de voyeur. Il parvient à ériger son analyse personnelle en manuel universel des sentiments, des émotions, surtout les moins avouables. Impossible de ne pas se reconnaître dans ses interrogations sur l’amour, le couple et la séparation. Il semble avoir pioché au plus profond de notre intériorité, au plus vrai de notre coeur et de sa déraison. Vertiges touche, bouleverse, fait réfléchir et surtout, comme toujours en amour, donne envie de replonger.

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Extraits :

Comment était-ce possible, me dis-je, ayant appris à connaître au fil des années l’importance qu’elle revêt à ses propres yeux ? Comment avait-elle pu accepter ce rôle de subalterne, de consolatrice, que je lui avais dévolu ?

Est-ce qu’une femme, croisant un homme, peut être soudain traversée d’un tel pressentiment – celui-ci est l’homme de ma vie ? M’était-il arrivé de penser cela d’une femme ?

Je lui avais dit que j’étais amoureux d’elle, et cela avait suffit à déclencher ce flot d’émotion. C’est le plus beau cadeau… Mais j’aurais pu aussi bien lui dire ma femme a un amant, Esther, je ne dors plus, je souffre comme un damné, si tu voulais bien me consoler en attendant qu’elle quitte cet abruti, ça serait aimable de ta part. C’était ça, la vérité. Seulement, j’avais été assez malin pour l’enrober. J’avais trouvé les seuls mots susceptibles de me faire apparaître comme un homme debout, peut-être pas léger, non, mais au moins debout, et bien que ma femme… Qu’est-ce que je lui avais dit exactement à propos de Cécile ? Ah oui, qu’elle ne m’aimait plus, juste qu’elle ne m’aimait plus. Je n’avais pas précisé qu’elle avait un amant. Esther, comment te dire… je crois que je suis amoureux de toi. Et elle s’était engouffrée dans la brèche, sans poser de questions, comme si elle n’attendait que cela.

J’avais passé la matinée à essayer d’écrire, mais je n’avais fait que trembler. On aurait dit que la haine mortelle qu’avait suscitée chez mes frères et soeurs la publication de mon autobiographie était en train d’anéantir mon désir d’écrire. Je m’asseyais à ma table, mais aussitôt je repensais à leurs insultes (…). Cécile m’avait sauvé des miens, de la folie destructrice de notre mère, de son incapacité à aimer ses enfants, et voilà qu’aujourd’hui elle s’éloignait, s’apprêtait à m’abandonner peut-être. Je devais à tout prix écrire pour sauver de notre histoire ce qui pouvait l’être  (comme je le fais aujourd’hui avec ce livre dont Esther est l’un des personnages), mais je n’y arrivais plus.

Il y a des gestes que je m’interdis, dont la honte, me dis-je, me ferait plus de mal que le vertige momentané de violer son intimité. Jamais je n’ai fouillé dans les affaires de Cécile

Peut-être est-ce seulement le lendemain, ou le surlendemain, que les mots de Cécile étaient enfin arrivés à bon port, quelque part dans un coin sensible de mon cerveau, tu sais, Augustin, j’ai une drôle d’impression, c’est comme si tu étais mort en moi maintenant. Je me revois arpentant notre grande pièce ce matin d’hiver, me répétant sa phrase, et n’en tirant cependant aucune conséquence pratique. Un autre aurait fait ses valises et serait parti – comment peut-on rester auprès d’une femme qui vous déclare si calmement, si sereinement, que vous avez cessé d’exister dans son coeur ? Aujourd’hui, tandis que j’écris ces lignes, je suis en colère contre l’homme que j’étais alors, et pourtant, si je compte bien, je viens d’attendre près de trois années avant de fuit Esther qui, elle aussi, m’exprimait à sa façon que j’étais mort en elle (et que j’allais bientôt être mort tout court si je m’attardais en sa présence). Vingt années séparent ma rupture avec Cécile de celle d’avec Esther, et je me rends compte que je n’ai pas changé – plutôt que d’être abandonné, je préfère demeurer dans l’ombre d’une femme pour laquelle je suis mort.

Cette capacité d’inertie, ou de résistance, je l’ai apprise enfant auprès de notre mère, je le sais, je ne suis pas complètement idiot.

Sans doute vient-il un moment où l’humiliation d’être là, émasculé, réduit à l’ombre de soi-même, est plus forte que la peur enfantine d’être abandonné.

Tous ces textes que j’avais écrits pour remettre inlassablement en scène le chaos d’où nous sortions, d’où je sortais. Jamais elle n’avait fait de commentaires plus approfondis, jusqu’à ce qu’elle accepte de parler de moi devant une caméra, quelques semaines avant notre séparation, pour un portrait qui devait être diffusé dans le cadre d’une émission littéraire.

C’est rarement léger de vivre avec Augustin, l’avais-je entendu expliquer. Il souffre, et il veut comprendre pourquoi il souffre, si bien que de livre en livre il tente de remonter à l’origine des choses, son enfance, sa mère, ses frères et soeurs, ses ruptures… Il n’en a jamais fini, inlassablement il fouille. C’est assez lourd, oui. En même temps, je crois qu’écrire le maintient dans la vraie vie. Peut-être que s’il cessait d’écrire il partirait je ne sais où, dans un autre monde, dans la folie peut-être, je ne sais pas.

J’ai tant de livres à écrire, tant de livres en retard. Mais parfois aussi je suis rattrapé par le désespoir, le sentiment de mon impuissance à vaincre le chaos par des mots, par des livres et, dans ces moments fugitifs, l’idée que je pourrais être tué m’apparaît comme une libération.

J’ai besoin d’écrire sur ce qu’il y a d’infiniment douloureux dans une disparition, l’interruption, sans que rien ne soit formulé, de désirs et de sentiments qu’on imaginait éternels dans notre bêtise, ou notre ingénuité. Bien sûr, il y a la souffrance de ne plus pouvoir se toucher, de ne plus pouvoir s’embrasser ni faire l’amour, mais le plus cruel, et le plus mystérieux aussi, c’est le basculement du souci permanent qu’on avait de l’autre dans un vide abyssal où l’on doit s’accoutumer à ne même plus savoir s’il est vivant ou mort. Huit jours plus tôt, on tremblait si l’autre avait une heure de retard en regardant par la fenêtre la pluie qui tombait dans le crépuscule hivernal, pourvu qu’il n’ait pas eu un accident, et maintenant on doit continuer de vivre, de manger et de dormir sans rien savoir de ce qu’il traverse. Est-ce que ce n’est pas la chose la plus stupéfiante qui soit ? Celle qui nous renvoie le mieux l’image de notre insignifiance, de la précarité de nos attachements, et sur laquelle nous n’aurons jamais fini d’écrire.

La mort nous humilie sans cesse – avant de nous anéantir, elle nous prend tout ce que nous avons vécu au fur et à mesure que nous avançons et je ne connais qu’un moyen de lui tenir tête, c’est de mettre en mots ce qu’elle nous vole car elle est impuissante face aux livres. Certes, les livres, eux aussi, tomberont en poussière, mais après des siècles d’existence au cours desquels ils se seront bien moqués de la mort, continuant de donner vie à des personnages depuis longtemps enfouis dans les profondeurs de la terre. Certes, on ne peut pas tout sauver non plus grâce aux livres, mais le peu que nous sauvons fait de nous des résistants et assure notre dignité.

Un grand merci aux Éditions Julliard pour m’avoir offert l’opportunité de découvrir ce livre en avant-première.

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