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la pensionnaire du bourreauPrésentation de l’éditeur : Rien ne destinait la jeune Manon à devenir une héroïne de la Révolution française. Rien, si ce n’est un tempérament rebelle qui la pousse à quitter sa Vendée natale pour fuir un passé douloureux. Propulsée dans le tourbillon des événements de 1789, elle découvre avec émerveillement un Paris en pleine effervescence. Serveuse au cœur du Palais Royal, modèle pour le peintre David, pensionnaire chez les Sanson, le célèbre bourreau qui arrondit ses fins de mois en louant des chambres, elle tombe amoureuse de Benjamin, un député aux états généraux qui l’initie à la politique et lui présente les grandes figures de l’époque. D’abord convaincue que l’ordre ancien ne changera jamais, tout particulièrement pour les femmes, Manon voit ses certitudes vaciller. Entre exaltation et terreur, elle nous entraîne dans les coulisses de la Révolution… À travers la voix de cette fille du peuple, combative et passionnée, l’auteur fait revivre avec fougue et, pour la première fois d’un point de vue féminin, cette période fondatrice de notre histoire. De la prise de la Bastille à l’abolition de l’esclavage, du droit au divorce à la guerre civile, une vaste fresque originale et ambitieuse, portée par le talent de romancier d’Olivier Dutaillis.

Éditions Albin Michel – 418 pages

Depuis le 3 janvier 2014 en librairie.

Ma note : 4,5 / 5

Brochée : 20,50 euros

Ebook : 14,99 euros

A priori, pas de quoi s’emballer. Un titre un peu plat et pas très engageant : La pensionnaire du bourreau quand même ! Et une période – la Révolution française – dont on nous a rebattu les oreilles depuis les bancs de l’école jusque dans les salles de cinéma, en passant par la littérature, le théâtre, les expos ou encore les articles de magazines.

Pour autant, l’évincer d’office serait négliger le talent d’Olivier Dutaillis qui, d’une part, fort de son expérience d’auteur mais également de scénariste, dramaturge et metteur en scène, délivre un récit parfaitement rythmé, séquencé et documenté et d’autre part, choisi pour son roman historique le point de vue féminin, original dans cette période où ce sont surtout les hommes qui se sont illustrés et dont on se souvient le plus communément.

C’est donc en compagnie de la jeune Manon que le lecteur est invité à revivre certaines des plus grandes heures, cruciales et fondatrices, de notre culture et de notre société. Jeune paysanne fuyant sa province pour d’obscures raisons, fraîchement débarquée à Paris, la candide jeune femme, prise dans le tourbillon de la Révolution, cède bientôt la place à la fille du peuple, héroïne intrépide et militante, véritable Olympe de Gouges de l’ombre. Amenée à fréquenter les cercles politiques, elle y croise Desmoulins, Danton, Sade, Robespierre et bien d’autres… L’auteur fait de sa protagoniste combative, fougueuse et passionnée, la voix des femmes et des esclaves, que la Révolution a sciemment laissés de côté.

Alors certes, cette républicaine débrouillarde manque parfois un peu de crédibilité puisque supposée sans éducation, elle devient avec une facilité déconcertante une quasi spécialiste en politique, en sociologie et se retrouve du jour au lendemain rédactrice en chef d’un quotidien féministe ! Malgré cela, impossible de ne pas adhérer à cet attachant bout de femme, juste et sensé.

Et puis, comme toute jeune femme, il y a aussi les élans du coeur et du corps qui, en ces temps troublés, sont d’autant plus intenses qu’il est urgent de vivre. Concubinage, homosexualité, métissage… En privé comme à la ville, Manon, féministe et libérée avant l’heure, bouscule les principes établis, renverse les codes, s’engage et combat pour toutes les libertés.

Pour reprendre ses mots, Olivier Dutaillis s’est « efforcé de concilier reconstitution historique précise et liberté d’exploration romanesque ». Pari réussi ! L’on revisite ces événements avec d’autant plus de plaisir que l’écrivain a su parfaitement doser les faits et la fiction, sans tomber dans une ennuyeuse pédagogie. Il offre à son lectorat une romance historique trépidante qu’on ne lâche pas. De la prise de la Bastille au Directoire qui débouchera sur le Consulat puis l’Empire, l’horreur et la violence de cette époque bouleversée sont ébahissantes mais c’est surtout l’exaltation de cette transition porteuse de tous les espoirs qui l’emporte. Ce savant mélange de petite et grande histoire est une fresque captivante et émouvante, voire nécessaire puisque remettant en perspective des idéaux, des valeurs et des mouvements de solidarité qui, en ces temps où une femme peut être agressée sans que personne ne lui porte assistance, semblent tellement lointains…

Vous aimerez sûrement :

Sashenka de Simon Montefiore, L’insomnie des étoiles de Marc Dugain, Le chirurgien ambulant de Wolf Serno, La calèche de Jean Diwo, Olympe de Gouges de Catel & Bocquet, Le châle de cachemire de Rosie Thomas, Les perles de la Moïka d’Annie Degroote, la tétralogie d’Anna Godbersen : Rebelles, Rumeurs, Tricheuses et Vénéneuses, Mille femmes blanches de Jim Fergus, Seuls le ciel et la terre de Brian Leung, La couleur des sentiments de Kathryn Stockett, La plantation de Calixthe Beyala, Le cercle des confidentes de Jennifer McGowan, La sœur de Mozart de Rita Charbonnier, Ce que je peux te dire d’elles d’Anne Icart…

Extraits :

Son activité devenait si calme que d’une fois sur l’autre, quand il montait son gibet, il ne retrouvait plus les boulons ! Il n’avait pas décapité de noble à l’épée depuis des années… Quant au temps glorieux où l’on ébouillantait les faux-monnayeurs en leur travaillant le cuir comme de la peau de porc, où l’on guérissait du blasphème en arrachant la langue, où l’on prévenait les évasions en amputant une jambe, ou plus subtilement en faisant sauter quelques orteils, où l’on fendait les oreilles en guise d’avertissement… tout cela n’était qu’un lointain souvenir. Les pinces et les tenailles adéquates gisaient dans des caisses colonisées par les toiles d’araignées. Le bourreau ne les avait pas jetées cependant, animé par le vague espoir que des temps meilleurs reviendraient. Sur le mur de sa grange, Papa Sanson avait gardé – car il était porté à la nostalgie – la liste des tarifs en vigueur du temps de son grand-père. Une carte avec pas moins de cinquante spécialités ! Et des tarifs qui doublaient quand on portait les quartiers de viande humaine, présentés bien comme il faut, en divers points éminents de la ville !

Avec Benjamin, je rencontre les ténors de la Révolution. La première chose qui me frappe quand j’y repense, c’est leur jeunesse. Desmoulins n’a pas trente ans, en 1789. Danton non plus, ni Benjamin. Robespierre les a à peine. Le roi d’ailleurs n’est guère plus vieux, trente-cinq ans. La jeunesse et l’amour. Car cette période fébrile a aussi été une grande période amoureuse, même sous la Terreur, quand la violence quotidienne nous rappelait à tout moment l’urgence de vivre et de s’aimer.

Sur sa carte, Morel change les noms des plats pour s’adapter au nouveau climat politique, avec son opportunisme habituel. La bouchée à la reine est devenue la timbale du citoyen, le turbot en majesté le turbot façon Jeu de paume, les pommes dauphine les patates du sans-culotte, le potage à la fleur de lys le potage patriotique, même les volailles à la broche sont maintenant des volailles à la baïonnette…

Pour continuer à produire à des coûts intéressants, il faut que la main-d’oeuvre reste gratuite. Et donc que le bon demi-million d’esclaves qui travaille dans ces plantations de soient pas affranchis. Ce qui place Benjamin et ses amis députés au coeur des contradictions de la Révolution. Au chapitre de la citoyenneté, ils préfèrent oublier les nègres. En dépit de la Déclaration des droits de l’homme, l’esclavage est maintenu aux colonies.

– Je me demande juste… Pourquoi ne défendez-vous pas les femmes ?

– C’est trop tôt !

– Cela ne vous paraît pas urgent ?

– J’ai soutenu Maillard, l’orateur des femmes quand elles sont venues à Versailles. Jamais on ne s’est autant moqué de moi ! Les députés ne sont pas prêts…

– Et cela suffit à vous arrêter ?

– Attendons le moment propice.

Robespierre eut un petit geste fataliste et cette fois, il reprit sa plume, marquant la fin de notre entretien.

Ces sans-culottes sont des brutes mal dégrossies ! Ils se comportent comme des porcs avec nous ! Les royalistes, au moins, nous respectaient ! Et même les girondins ! Chez eux, une femme comme Mme Roland est écoutée ! Mais du côté des montagnards, tu peux chercher : aucune place éminente pour les femmes !… Je me laisse bercer pas ses invectives et je me réfugie dans ses bras.

Je suis persuadée que l’équilibre fragile des droits entre les hommes et les femmes a basculé à ce moment de la Révolution. L’effet des divorces commençait à se faire sentir, même chez les sans-culottes : ils ne pouvaient plus se comporter comme des despotes chez eux. L’émancipation féminine devenait une menace. D’autant que cette liberté nouvelle de partir en récupérant sa dot n’était pas la seule. Désormais, nous avions aussi le droit d’hériter. Nous revendiquions l’éducation des filles, le droit de port d’armes, la citoyenneté…

Pour les hommes, c’était trop. L’ennemi n’était plus seulement aux frontières ou au coeur du pays, comme en Vendée, il pouvait surgir au sein même de chaque foyer ! Il devenait urgent de faire machine arrière, d’empêcher notre participation à la vie politique. C’est bien pour cela que nous fûmes soudain si nombreuses à être stigmatisées. Parfois même par d’autres femmes, qui n’étaient pas les moins violentes !

Ces anciens esclaves n’ont pas de statut précis. Sous la Révolution, ils se sont retrouvés livrés à eux-mêmes quand leurs maîtres, des colons aristocrates, ont dû émigrer. D’autres ont profité des événements pour s’évader. Et les voilà sur les docks. Esclaves ou hommes libres ? Ils ne savent plus qui ils sont… En principe, l’esclavage n’existe qu’aux colonies. Ils deviennent libres dès qu’ils foulent le sol français. Mais en pratique, ça se passe différemment. Sans certificat attestant qu’ils ont été affranchis, ils sont en situation irrégulière et vivent dans la hantise d’être arrêtés, expédiés sur le premier bateau pour les colonies et de redevenir esclaves.

Un grand merci aux Éditions Albin Michel pour m’avoir offert l’opportunité de découvrir ce livre.

4 réflexions sur “La pensionnaire du bourreau d’Olivier Dutaillis

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