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•PR_JOSEPH.inddPrésentation de l’éditeur : « Vous n’échapperez pas au bonheur », affirme, en gros, Unni, adolescent des années 1980 fasciné par les délires collectifs, avant de sauter du toit de son immeuble d’une cité de Madras. Pourquoi ce suicide ? Telle est la quête – l’enquête – de son père, écrivain raté, ivrogne et néanmoins journaliste d’investigation. À travers des monceaux de vignettes, de planches, de bandes dessinées réalisées par son fils, par le biais de témoignages de ses anciens camarades de classe pris entre pensées profondes et coups de ceinture paternels, Ousep tente d’adoucir ses doutes et ceux de son épouse, Mariamma, elle-même détentrice d’un secret ancien. Dans son deuxième roman, en partie autobiographique, imprégné par l’univers volontiers sybillin des concepteurs de BD, Manu Joseph livre le portrait d’un groupe d’adolescents tourmentés par les grandes questions philosophiques (la vie est-elle un accident ?). Le tout exacerbé par le contexte indien, le goût de la procrastination, la passion distanciée des quêtes spirituelles et les défis jusqu’au-boutistes de la jeunesse. Nourrie de plans panoramiques comme de gros plans, de séquences comme d’ellipses et jouissant de multiples angles de vue, sans oublier les flash-backs, l’enquête d’Ousep avance et piétine à la fois, entraînant le lecteur dans un per­pétuel travelling latéral dont les figurants soit lèvent le voile sur la psyché de l’adolescent indien d’aujourd’hui soit en démontrent toute l’imperméabilité.

Traduit de l’anglais (Inde) par Bernard Turle.

Éditions Philippe Rey – 330 pages

Depuis le 5 mars 2014 en librairie.

Ma note : 4 / 5

Broché : 19 euros

Un aîné suicidé qui avait pourtant tout pour réussir + un père alcoolique menant l’enquête trois ans plus tard pour expliquer ce geste incompréhensible + une mère qui parle aux murs + un fils cadet qui tente de se construire tout en cherchant à remplacer ce frère charismatique = une famille mise au ban de la communauté.

Vu comme ça, le pitch laisse présager une histoire sombre et déprimante qui ne donne pas vraiment envie. Mais ce serait compter sans le talent de conteur de Manu Joseph. Le bonheur illicite des autres a d’ailleurs été shortlisté pour le Hindu Literary Prize 2013, récompense que l’auteur avait obtenu en 2010 pour son livre Les savants.

Si ce roman, en partie autobiographique, est bien le récit d’un deuil et de l’acceptation, c’est surtout un texte plein de fantaisie, tantôt onirique, tantôt délicieusement délirant, oscillant acrobatiquement entre comédie et tragédie. Une pirouette littéraire parfaitement maîtrisée tournant autour d’Unni, figure centrale de ce roman à la fois disparue et omniprésente.

En contemplant cette famille complètement dysfonctionnelle mais profondément touchante et plus forte et soudée qu’on ne le pense, ainsi que toutes la galerie de personnages hauts en couleurs et dingues croisés au cours de l’enquête du père, c’est toute la complexité des relations familiales et sociales qui est mise en scène.

En interrogeant les camarades de son fils mort, Ousep découvre des facettes insoupçonnées de son garçon. De cette enquête philosophique et psychologique, l’on retient que les parents ne connaissent jamais vraiment leurs enfants.

De son côté, Thoma, le petit frère, tente de remplacer, vit dans l’ombre de l’absent si prometteur et doit composer avec la dérive de ses parents. Comment acquérir une identité propre dans ces conditions ?

En reconstituant le mystère d’Unni et en observant son petit frère Thoma, c’est la difficulté à être un jeune garçon en Inde qui est évoquée. Obsédée par un schéma de réussite sociale bien précis, la société, en souffrance et confrontée aux difficultés de la mondialisation, met une pression constante sur cette génération. Mais comme en toutes choses, il y a malheureusement beaucoup d’appelés et peu d’élus ; de ces attentes démesurées le plus souvent trahies résulte un phénomène tragique : l’Inde enregistre le plus fort taux de suicide au monde.

Entre passé et présent, cette quête identitaire et de vérité offre une réflexion sur la vie, le poids du passé et des croyances. Cette étrange et inclassable fable moderne est un récit fin et sensible, au plus près du coeur et de la conscience de l’individu. C’est aussi une fresque à la fois sombre et pleine de compassion d’une Inde entre passé et futur, d’une société en pleine mutation avec sa beauté et ses défauts. Il est difficile de parler de ce livre sans le trahir. Une chose est sûre, la richesse des thèmes, la profondeur du propos et le style singulier de l’auteur méritent le coup d’oeil.

À noter, le superbe nouveau graphisme des couvertures des Éditions Philippe Rey.

Vous aimerez sûrement :

La vallée des masques de Tarun Tejpal, Compartiment pour dames d’Anita Nair, Je ne suis pas celle que je suis de Chahdortt Djavann, La double vie d’Irina de Lionel Shriver, Sashenka de Simon Montefiore, La Silencieuse d’Ariane Schréder, Juste avant de Fanny Saintenoy, Vous ne connaître ni le jour ni l’heure de Pierre Béguin, Juste avant le bonheur d’Agnès Ledig, Dieu est un pote à moi de Cyril Massarotto, L’amour sans le faire de Serge Joncour…

Extraits :

Quand les filles ébouriffent leurs cheveux, un clip entre les lèvres, quand elles passent une main à l’arrière de leur jupe avant de s’asseoir, quand elles ôtent une mèche de cheveux de devant leur visage pour la glisser derrière l’oreille ou se couvrent la bouche pour rire, quand elles font ces gestes qui n’ont pas de nom, ou quand il entend un choeur féminin chanter I have a dream, Thoma a mal à la poitrine et il leur souhaite tout le bonheur du monde. Pourrait-il faire un geste qui emplirait une fille d’un amour équivalent ? Les femmes se pâment-elle devant les hommes comme les hommes devant les femmes ? La crainte froide qui l’emplit quand il voit Mythili : sont-elles capables de la même douleur atroce dans leurs entrailles, leur gorge se refroidit-elle, ressentent-elles une incommensurable et vagabonde tristesse ?

Parler avec les gens le fatigue. Cela a toujours été son principal handicap dans son métier, son talon d’Achille. Face aux autres, sous le regard des autres, toujours susceptible d’être jugé, il est mal à l’aise (…).

Une théorie qui surestime le caractère humain est vouée à l’échec.

Ousep en a assez de cette soirée humide, il décide donc de se rendre dans un bar cossu et de prendre un verre, tranquille, et peut-être deux ou plus. Disons plutôt que c’est une inévitabilité qui revêt l’apparance d’une décision. Ainsi fonctionne un alcoolique. Il s’accorde la dignité du choix, comme s’il y en avait un. Mais a-t-on jamais vraiment le choix dans ce monde… toute action humaine pourrait-elle n’être qu’une inévitabilité se faisant passer pour une décision, la vie accordant de la dignité à ses accrocs par le biais de l’illusion du choix ?

Ousep songe que la moralité est probablement une invention des laids. Qui d’autre en tire profit ?

Un grand merci aux Éditions Philippe Rey pour m’avoir offert l’opportunité de découvrir ce livre en avant-première.

4 réflexions sur “Le bonheur illicite des autres de Manu Joseph

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