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trois filles et leurs mèresPrésentation de l’éditeur : Trois femmes. Nées au tournant du siècle, entre 1873 et 1914, Colette, Simone de Beauvoir, et Marguerite Duras ont un point commun : celui d’avoir une hyper-mère, qu’elle soit fusionnelle (comme Sido), autoritaire (comme Françoise de Beauvoir) ou ambivalente (chez Duras). Trois destins. Sophie Carquain fait revivre les trois monstres sacrés dans leurs décors : l’exotisme de l’Indochine des années 20 chez Duras, la bourgeoisie du début de siècle chez Beauvoir, la Bourgogne pour Colette. Et raconte comment elles ont construit leur univers et pris la plume pour se distancer de « Big Mother ». Pour exister. Trois romans. Dans ce superbe triptyque, Sophie Carquain écrit le roman de ces trois femmes reliées par un subtil jeu de correspondances. Elle raconte comment, progressivement, chacune a pris la plume pour se distancier de sa mère et explore la complexité de la plus belle relation qui soit : celle qui unit une fille et sa mère.

À paraître le 18 avril 2014.

Éditions Charleston – 294 pages

Ma note : 3,5 / 5

Broché : 18,50 euros

Ebook : 11,99 euros

Leur première année passée avec succès, les Éditions Charleston ont décidé d’élargir audacieusement leur catalogue tout en restant cohérentes avec leur ligne éditoriale. Ainsi, leur toute prochaine parution ne sera pas une romance mais une biographie romancée. Et pas n’importe quelle biographie romancée mais celle de trois figures féminines incontournables de la littérature française : Marguerite Duras, Simone de Beauvoir et Gabrielle Colette. Trois femmes puissantes et bien réelles à la mesure des héroïnes fortes et indépendantes des fictions Charleston. Comment ne pas se laisser tenter et envoûter par ce trio – pour ne pas dire sextet – féministe emblématique ?

À celles et ceux qui redoutent le style biographique, il est important de dire que Duras, Beauvoir, Colette, Trois filles et leurs mères ne tente pas de retracer de manière exaustive les riches existences de ces trois dames de lettres. L’exercice ne porte que sur leur construction dans leur enfance et leur jeunesse et le rapport à leurs génitrices, en l’occurrence des mères imposantes et omniprésentes, pour le meilleur comme pour le pire…

De l’Indochine des années 20 au Paris-Montparnasse des années folles en passant par la campagne bourguignonne de la fin du XIXe siècle, ce triptyque met en évidence le fait que tempéraments et styles se sont façonnés pour chacune aux dépens et en dépit de leur mères. Sans Sido, point de Gabrielle, sans Françoise, pas de Simone et sans Marie Donadieu, nulle Marguerite. Impossible d’ailleurs de ne pas s’interroger sur sa propre relation à sa mère – ou à ses enfants – pour évaluer l’importance de l’interaction.

C’est du reste ce qu’a fait l’auteur Sophie Carquain en faisant sa propre analyse à « voix haute », ce qui à mon sens n’apporte pas grand chose au récit et même aurait tendance à le parasiter. Autres points regrettables, des analyses parfois un brin simplistes qui font davantage penser à de la psychologie de comptoir qu’autre chose et quelques raccourcis forcément imprécis pour ne pas dire erronnés comme la vision de la relation soit disant idyllique entre Sartre et Beauvoir, autrement plus compliquée en réalité. Mais là n’est pas le sujet du document…

Passés ces quelques détails, la (re)découverte de ces trois femmes est captivante et se lit très facilement. Il est étonnant de voir que ces mères, aux portraits parfois effrayants, sont incontestablement l’origine déterminante de la vocation et du talent de leurs filles, ces vraies femmes aux grands esprits libertaires dans une époque où une personne de sexe féminin n’était jamais qu’une fille, une épouse ou une mère. Là étant toute l’ambiguïté puisque prendre la plume était aussi la seule façon de s’émanciper de l’emprise maternelle. Il est aussi émouvant de voir que quelles que soient les difficultés relationnelles entre une fille et sa mère, l’amour est toujours bien présent, même maladroit, même vache. Preuve supplémentaire est donnée que les plus grandes plumes s’abreuvent à l’encre de la souffrance.

Mention spéciale pour le cahier central de photographies. Des images au charme d’un autre temps qui dévoilent le visage enfantin de ces femmes écrivains que tout le monde a déjà vues, tout autant que les figures maternelles dans lesquelles l’on traque immanquablement la ressemblance. Dommage que ce cahier ne soit pas plus conséquent !

Pense pas bête : ce recueil de trois destins plus identiques qu’il n’y paraît et joliment entremêlés par l’auteur, fera un cadeau idéal pour la Fête des mères, à condition bien sûr d’y joindre une petite dédicace du genre « Pour toi qui est une gentille maman » ou pour rire « Merci Maman Parfaite, grâce à toi, je ne serai jamais écrivain ! ».

Vous aimerez sûrement :

Beauvoir in love d’Irène Frain, Isadora Ducan de Jules Stromboni & Josépha Mougenot, Les perles de la Moïka d’Annie Degroote, Ce que je peux te dire d’elles d’Anne Icart, Olympe de Gouges et Kiki de Montparnasse de Catel & Bocquet, Dalí par Baudoin, La servante du Seigneur de Jean-Louis Fournier, Cosima, femme électrique de Christophe Fiat…

Extraits :

Il est faux de prétendre qu’une comédie musicale ou qu’un « film gai » peut vous tirer de votre déprime d’adolescente. Il n’y a rien de plus sinistre qu’un film gai quand on est triste. À l’adolescence, on veut un uppercut au menton, un livre aussi fort qu’un petit verre de vodka, ou un ristretto. On veut du solide, du désespéré. Duras est aussi un auteur pour les adolescents.

Le personnage d’Anne-Marie Stretter, mère idéale, femme idéale, vient alors se mêler dans l’imaginaire de Marguerite aux personnages qu’elle savoure dans les romans à l’eau de rose, les Delly (pseudonyme d’un auteur de romans sentimentaux très en vogue à l’époque, que Marguerite Duras confessera avoir beaucoup aimé !). Généreuse Duras, qui nous enseigne que les romans les plus intellectuels peuvent être également nourris de ces « métissages » étonnants, « mix and match » entre Racine (qu’elle adorait) et Delly (qu’elle savourait en cachette !).

Marguerite a douze ans, et elle sait maintenant avec certitude : cette horreur, cette tristesse, elle va en rendre compte. Ces mots qui lui échappent, parfois, devant l’exil et la mort, ces mots, elle les trouvera et les écrira.

Bien plus tard, quand elle sera devenue l’écrivain aux cheveux gris et aux larges montures noires – vêtue de l’uniforme MD, comme elle le disait -, Duras reviendra, au cours d’un entretien, sur ce moteur premier de l’écriture : « On écrit toujours par vengeance, il y a toujours un procès derrière l’acte d’écrire. Tout le monde écrit comme ça, pour régler des comptes. Puis, bien sûr, à mesure que le livre court, on change de route…  » Merveilleuse définition de l’oeuvre littéraire ! « Changer de route », c’est s’occuper du lecteur, prendre en compte l’autre. C’est se relire, et passer de son « misérable tas de secrets », à une portée universelle. C’est emprunter le chemin du style, de la forme, de l’émotion…

C’est précisément à Vinh Long, un soir, au cours d’une de ces interminables promenades en calèche, tirée par des chevaux, et parce qu’il fallait prendre l’air quand l’atmosphère était irrespirable, que Marguerite se confie vraiment à sa mère : elle veut écrire, elle sera écrivain. D’ailleurs, elle aimerait un beau cahier pour débuter un journal intime.

Ce soir-là, dans la calèche, un grand silence s’est fait. Les sabots des chevaux résonnent dans l’air du soir.

La mère esquisse une moue sceptique, « un haussement d’épaule inoubliable », écira Duras.

« Écrivain ? Une blague d’enfant », grommelle-t-elle.

La jeune Marguerite ne veux pas d’amour, elle veut du plaisir. Elle ne voulait que du sexe. À quinze ans, ce non-romantisme absolu témoigne d’une certaine maturité, et d’un profond désespoir. L’oubli dans le plaisir, la « sexualité du désespoir », voilà le propre de ceux qui n’ont pas été suffisamment aimés.

Simone, yeux écarquillés, bouche ouverte, dévore le livre. Elle l’emporte partout. Dans son sac, dans la rue, au jardin, elle lit, elle pense, elle rêve Jo March. « Cette lecture, dira Beauvoir, me donna une idée exaltée de moi-même. » C’est ainsi que l’on grandit, grâce aux héroïnes de papier, en arrachant quelques parcelles de rêves au gré de ses lectures. Et ce roman, comme s’il était tombé du ciel, lui rend acceptables les petites privations d’alors, les petites hontes secrètes, et les relations glaciales avec sa mère.

Mais la vraie richesse, aux yeux de Sido et du capitaine, c’est cette bibliothèque. On y trouve treize volumes de Saint-Simon, du Shakespeare, du Corneille, l’Histoire naturelle de Buffon en deux volumes… Sans compter les oeuvres complètes de Voltaire, Goethe, Schiller et Musset. Mais surtout… Balzac. Très tôt, Gabrielle dévore tout Balzac, Dumas… Très tôt, grâce à sa mère et ses oncles journalistes, elle connaît l’importance des livres.

– Est-ce que j’aurai le temps de lire tous les livres avant de devenir grande ? Et est-ce que, si je lis tous les livres, j’en saurai autant que toi, maman ? a-t-elle demandé à Sido.

Sa maman lui a répondu qu’elle avait tout appris, ou presque, hors des livres. Dans la nature, et en observant les gens.

– Observe la vie, Minet Chéri.

Un grand merci aux Éditions Charleston pour m’avoir offert l’opportunité de découvrir ce livre en avant-première.

6 réflexions sur “Trois filles et leurs mères de Sophie Carquain

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