Home

aime la guerrePrésentation de l’éditeur : On ne tombe pas impunément amoureuse d’un ancien mercenaire. Mais il serait faux de croire qu’on l’aime pour ses défauts, ses affaires louches, l’argent qu’il cache sous son matelas ou le revolver passé en permanence à sa ceinture. Quand Hannah est arrivée en Afghanistan, pays qui n’a pratiquement jamais connu la paix, elle ne s’attendait pas à trouver chez un homme comme Robert des qualités en voie de disparition dans la vie civile, de loyauté, de fraternité, d’héroïsme, de dévouement, d’abnégation. En revanche, il lui a fallu peu de temps pour comprendre que c’était la guerre elle-même, ses dangers, ses tensions et ses angoisses, qui permettaient à ces qualités de se manifester mieux qu’ailleurs. Or aux yeux d’Hannah la guerre demeure un crime. Alors faut-il aimer la guerre ? Hannah aimait un homme et aurait sans doute préféré s’en tenir là. Mais ce qu’elle a vécu à son côté l’oblige à raconter. À écrire. Au péril de ses propres convictions. Au risque de ne plus se reconnaître. Depuis bientôt trois mille ans, la guerre hante la littérature, les épopées et les romans. Mais, décrite par des hommes, n’a-t-elle pas toujours un parfum d’aventure ? Ne fallait-il pas une femme pour oser mettre à jour cette grandeur autant que ces pulsions qui font de ceux qui ont connu la guerre des êtres à jamais différents des autres ?

Depuis le 28 août 2013 en librairie.

Éditions Fayard – 589 pages

Archive du blog Gwordia

Ma note : 5/5 mention Coup de coeur

Broché : 24 euros

Ebook : 16,99 euros

Pas évident de parvenir à exister au milieu de la pléthore de parutions à cette période de l’année. Mais avec un format légèrement supérieur à l’habituel broché, une épaisseur très respectable et attirante pour les lecteurs qui achètent le livre au kilo et, last but not least, une titraille impérative antinomique pour le moins intrigante, Paulina Dalmayer a joué un maximum d’atouts pour distinguer son roman des 554 autres annoncés pour la rentrée littéraire. Roman qui se différencie également par le fait qu’il représente une minorité éditoriale : le premier roman.

Il suffit pourtant de lire Aime la guerre ! pour constater qu’il n’a rien à envier aux plus grands et qu’il n’a nul besoin d’artifices pour se faire bien voir. L’auteur signe ici pour la toute première fois un véritable chef d’œuvre, d’une veine autobiographique largement suggérée par le fait que son héroïne Hanna porte le même patronyme qu’elle et exerce la même profession ; il suffit d’ailleurs de se pencher sur les articles de cette journaliste polonaise pour en avoir la certitude et faire le parallèle avec la narration du présent roman. Une première œuvre magistrale donc qui s’inscrit plus intensément que tout autre dans son présent à l’heure où l’Occident va-t-en guerre fait mine de s’interroger sur les nécessités (les intérêts…) d’une intervention armée en Syrie…

Enjeu stratégique majeur depuis la nuit des temps du fait de sa position géographique sur les routes commerciales, l’Afghanistan a été et reste encore largement au cœur de toutes les attentions depuis le 11 septembre 2001. Un terrain réputé hostile mais une vraie mine de sujets pour un grand reporter (situation politique et institutionnelle, présence et intervention des forces de coalition, bavures, corruption, condition féminine, Talibans, expatriés, culture, humanitaires, pollution…). Ce que Paulina/Hanna ignorait en revanche, c’est qu’elle n’allait pas seulement au devant d’une contrée inconnue, d’une civilisation, d’une guerre et de l’après-guerre sous le signe de la démocratie imposée par l’Occident, mais également à la rencontre d’elle-même… Paulina a ramené des articles professionnels, Hanna quant à elle en a tiré un roman très personnel fait d’observations, d’opinions et de confessions.

Pour les nécessités de ses enquêtes, Hanna doit frayer avec le « gratin » local. Dans ces contacts, Robert, ancien mercenaire, qui devient son compagnon officiel et Bastien, ancien du renseignement qui devient une âme sœur confuse mais indispensable. Prise entre les feux de ces deux hommes, Hanna rejoue un Jules et Jim au cœur du chaos d’un no man’s land, chante les sirènes de l’amour sous les tirs des rebelles.

De son regard sans concession, l’on voit se dessiner le portrait d’un Afghanistan contemporain et des enjeux qui s’y jouent comme personne n’avait osé les raconter jusqu’alors. L’on a beau ne pas être tombé de la dernière pluie, savoir que l’histoire que l’on nous présente, dans les manuels ou au journal de 20 heures, est une version édulcorée de réalités bien plus cyniques, Aime la guerre ! est pourtant saisissant, estomaquant dans les secrets qu’il révèle. La guerre est certes un drame mais pour certains, une formidable opportunité économique.

Tout autant qu’un terrain propice à la tension amoureuse. Car de ce trio explosif se dresse aussi et surtout une fresque de la passion et une image des hommes aux qualités (loyauté, héroïsme…) que seule la guerre révèle encore. Parfois dérangeante dans ses propos, le talent d’Hanna est de parvenir à donner envie au lecteur de connaître cette intensité amoureuse, cette tension sexuelle provoquée par le risque permanent, la pensée constante d’une mort qui rôde à proximité. Elle parvient, envers et contre tout, et comme promis dans son titre auquel pourtant tout un chacun s’est normalement opposé a priori, à faire aimer la guerre, à l’ériger en fantasme loin de toute préoccupation humaniste/humanitaire. À conférer aux pires endroits et aux pires circonstances la capacité à être les berceaux des meilleurs moments de l’existence. Un parti pris aussi indécent qu’authentique qui prouve mieux que jamais que le cœur a ses raisons que la raison ignore. Hanna/Paulina est une femme fascinante qui sait rendre à la guerre ce qui lui appartient : sans elle, elle n’aurait jamais rencontré ces deux hommes qui ont tant compté pour elle.

Ce Lord of War littéraire est un incontournable premier roman de la rentrée littéraire 2013, une nécessaire fenêtre ouverte sur les vérités afghanes, l’histoire d’une passion qui dévaste tout sur son passage comme il y en a peu et la promesse d’une bibliographie à venir sur laquelle garder un œil. Une révélation coup de cœur pour ma part qui confirme, ô combien, ma fascination pour les premiers romans dans lesquels les nouveaux auteurs mettent toutes leurs tripes comme s’ils y jouaient leur vie… Leur honneur (?)…

Vous aimerez sûrement :

Rainbow Warriors d’Ayerdhal, Enfants de la paranoïa de Trevor Shane, Jour de confession d’Allan Folsom, L’histoire de l’Histoire d’Ida Hattemer-Higgins, L’équation africaine, Les hirondelles de Kaboul, À quoi rêvent les loups de Yasmina Khadra, Je ne suis pas celle que je suis de Chahdortt Djavann, Dis que tu es des leurs d’Uwem Akpan, Purge et Quand les colombes disparurent de Sofi Oksanen, Retour à Killybegs de Sorj Chalandon, Un fusil dans la main, un poème dans la poche d’Emmanuel Dongala, Julian de Robert Charles Wilson, Peste de Chuck Palahniuk, Enig marcheur de Russel Hoban

Extraits :

Robert n’avait jamais voulu être roi. Reste qu’à l’époque, quand je l’ai rejoint en Afghanistan, il l’était. Certains disaient qu’il faisait du trafic d’armes, d’autres qu’il ne s’agissait pas d’armes mais d’œuvres d’art, de pierres précieuses et d’alcool. Pour les uns il était un agent de la CIA, pour d’autres un entrepreneur qui achetait à tour de bras des terres sur la frontière iranienne et des containers de fringues de contrefaçon au Pakistan. Ce qui est certain c’est qu’il possédait un restaurant dans la base militaire des forces coalisées, à Warehouse près de Kaboul.

– L’armée est touchée par le syndrome du syndicalisme…

– À qui le dis-tu ! – s’esclaffait Jean-Philippe (…)

– Je vais au dispensaire ce matin demander des pansements pour mon cuisinier et je vois un mécano planté comme un couillon à attendre une consultation. Il a des migraines, figure-toi. Et ce serait à cause des saloperies qu’il respire dans le garage. Bientôt les gars vont demander des dédommagements pour leurs ampoules aux pieds. De mon temps, les geignards avaient droit à une bonne baffe dans la gueule et ça allait tout de suite mieux !

– Tu parles ! Mais quel officier oserait faire ça aujourd’hui !

– Nous avons passé nos premières nuits à Beyrouth sur la paille, dans des écuries. Des trous creusés dans un jardin faisaient office de chiottes. Et le coup de téléphone, je ne te dis pas ! Un appel de trois minutes pour toute la durée de la mission. D’ailleurs, je ne t’apprends rien. Maintenant, il leur faut des restaurants et des duty free, des salons de massage…

Quitte à contredire une partie de la presse et à décevoir l’opinion publique, les mercenaires d’aujourd’hui comme les « affreux » d’hier ne sont pas tous des tueurs à gage dégoulinants de sang. Il y a chez eux un côté petit bourgeois, ou bourgeois tout court, assez paradoxal.

– (…) Il est difficile de trouver quelqu’un dans la vie civile qui veuille bien vous prêter dix dollars. Dans ma boîte je suis prêt à donner ma vie pour mes hommes, comme eux sont prêts à donner la leur pour moi. Cela s’appelle la fraternité. Il y a très peu de gens qui connaissent ce sentiment de nos jours. Et c’est justement ce qui nous différencie du reste des mortels. Plus vite vous comprendrez ce que ce mot, la fraternité, implique pour les gens comme Robert et moi-même, moins vous souffrirez.

– Est-ce un conseil ?

– Un vœu plutôt, puisque Robert a besoin de vous. « … il est des jours où le fort autant que le plus faible a besoin de se voir secouru et d’aimer ce secours. Il faut à l’homme qu’il soit tantôt protecteur et tantôt protégé. » Vous ignoriez cette phrase de Kessel ?

Peut-être tout simplement qu’à force de vivre dans ce pays nous étions devenus dingues. Tous. (…) J’en conviens, à y réfléchir ne serait-ce qu’un instant il fallait être fou ou Polonais pour s’y risquer. Il se trouve que je suis Polonaise. J’ai donc pris l’avion pour Kaboul.

Jusqu’à cet instant je pensais appartenir, en raison de mes origines, à la moins bonne partie de l’Europe et, par extension, du monde. Comme l’a expliqué un poète polonais, la caractéristique première de cette « moins bonne » partie de l’Europe était de tout savoir sur la « meilleure » partie qui l’avait, en retour, complètement ignorée. Et voilà que l’équipe d’une chaîne de télé afghane me propulsait avec vigueur dans la « meilleure » partie du monde. Du coup, j’ai réalisé que j’habitais le camp des vainqueurs. Curieusement, cela m’a fait de la peine. Après tout nous avions eu, eux en Afghanistan et nous dans la « moins bonne » partie de l’Europe, un ennemi commun et donc un but commun : nous en débarrasser.

Et je me suis laissé emporter par le puissant fantasme d’un ailleurs radicalement différent de tout ce que j’avais connu jusqu’alors, par les mythes de la magnificence de ces contrées lointaines auxquelles avaient succombé de bien plus grands que moi, les Byron, les Schwarzenback, les Chatwin, les Kipling, les Bouvier…  « Il n’y avait plus d’obstacle entre nous et une splendide contrée fort peu connue, le pays des Afghans. À nous ses grandes montagnes, ses tribus magnifiques, ses rivières glacées, ses ruines aussi vieilles que le monde, la paix de son isolement ! » Dans ma chambre d’hôtel à Kaboul, je relisais ces phrases d’Ella Maillart écrites à la veille de la Seconde Guerre mondiale, sans calculer que les temps avaient changé, que de nouvelles ruines s’étaient ajoutées à celles « aussi vieilles que le monde », et que depuis des décennies l’isolement de l’Afghanistan, au lieu de lui garantir la paix l’avait prédisposé à devenir un laboratoire d’atrocités indescriptibles. Et c’est à ce moment-là que je me suis mise à aimer ce pays. Pour sa dureté, pour son silence qu’aucune plainte ni aucune revendication n’interrompent, pour son mauvais sort.

Ne serait que « l’honneur »… vois-tu. Je n’ai pas bien compris et je ne comprends toujours pas quoi il s’agit. Est-ce un notion, un sentiment, un état ou une disposition d’esprit, une conduite, ou bien tout simplement une immense foutaise ? Avant toi, j’ai connu un seul homme qui parlait d’honneur. C’est l’épicier, à côté de la Poste… Il en parlait toujours comme il parlait des patates de son étalage, avec assurance et en connaissance de cause. Et puis un jour il a, disait-il, perdu « son honneur » parce que sa fille s’était enfuie au Canada au lieu de se laisser marier à un cousin débarqué du bled. Après tout, ce n’est peut-être qu’une question de tempérament, l’honneur. En tout cas, il me semble que sous nos latitudes un consensus règne quant au fait que l’univers tourne désormais autour d’une paire de fesses et non plus autour de « l’honneur ». Tu ne pouvais donc que me faire rire quand tu me criais : « Tu me déshonores ! ». Ça sonnait comme un roman de cape et d’épée. Chez nous, « Tu me déshonores ! », ne se dit plus. À notre époque il ne nous reste plus que la diffamation. Je veux bien qu’on puisse le regretter.

– Sois sérieuse ! Pourrais-tu tuer quelqu’un pour soixante-quinze mille dollars ?

– C’est une proposition de travail ou une question théorique ?

Les mercenaires, donc. Tout le monde en avait après eux. Et depuis longtemps. Machiavel les accusait d’être « toujours désunis, ambitieux, sans discipline et peu fidèles, braves contres les amis, lâches en présence de l’ennemi, n’ayant ni crainte de Dieu, ni bonne foi envers les hommes. ». Robert et Bastien n’avaient probablement aucune de ces tares. En revanche, tous deux étaient vaniteux. Mais, s’ils n’avaient pas été vaniteux auraient-ils été aussi séduisants ?

Oubliés pendant quelques années, les mercenaires avaient à nouveau fait parler d’eux à l’occasion de la troisième guerre du Golfe, quand les médias commencèrent à s’intéresser à l’essor des dites sociétés militaires privées. Les grands titres de la presse apportaient des révélations pour le moins fantasques sur les deux cent mille hommes armés qui, déployés sur les berges du Tigre, s’y adonnaient à des activités guerrières pour le compte d’obscures compagnies internationales et en totale impunité, sinon avec la complaisance des gouvernements de la coalition. Les défenseurs des droits de l’homme et autres activistes humanitaires s’insurgeaient contre ces « marchands de chaos » et dénonçaient la corruption et la criminalité dont ils auraient accéléré le développement. Mais ne manquaient pas non plus ceux qui voyaient en ces « contractors » plutôt de romantiques héritiers de Bob Denard que de simples brutes vénales. Robert et Bastien avaient davantage le profil de l’aventurier que celui de « l’agent contractuel ». Là était d’ailleurs la raison de leur vanité. Trop futés pour se laisser embobiner dans une quelconque structure para ou purement militaire, ils travaillaient en indépendants selon leurs besoins, leur intérêt et avec leurs propres méthodes.

Aussi contrasté et riche qu’il puisse être, l’imaginaire populaire concernant le métier de mercenaire se révélait surtout très éloigné de la réalité qui était celle d’un boulot ingrat, routinier, souvent ennuyeux et, en définitive, pas si bien payé.

Tout ce que j’avais pu lire sur les mercenaires m’inclinait à penser qu’ils étaient peu regardant quant aux objectifs et conséquences des missions qu’ils acceptaient. N’ouvraient-ils pas le feu sur des civils ? Ne commettaient-ils pas des homicides ou des viols ? Ne torturaient-ils pas pour obtenir des informations ou pour soulager des nerfs en vrille ? Les dérives dans les Balkans, en Irak ou en Afghanistan, rendaient ces hommes infréquentables. Les dérapages, bavures, conduites délictuelles des soldats réguliers, suscitaient certes la réprobation, mais jamais la répugnance. L’opinion publique avait été indignée d’apprendre en 2008, qu’à proximité de Kaboul des soldats français avaient ouvert le feu sur un bus qui s’était approché trop près d’un convoi militaire, et ainsi blessé huit enfants. Néanmoins, tôt ou tard on finissait par reconnaître qu’il s’agissait d’erreurs, déplorables, mais humaines. On n’accordait pas les mêmes circonstances atténuantes, avec l’indulgence qui les accompagne, aux hommes mandatés pour guerroyer, selon qu’ils le sont par un état ou une entreprise privée. J’avais moi aussi partagé cette conviction que l’État seul a le monopole de la violence armée qualifiée de légitime. Je ne me posais pas de questions. Personne ne se posait de question. Il aurait pourtant fallu se les poser car elles sont importantes. La différence d’appréciation entre un soldat régulier et un « privé » n’était-elle pas principalement assise à hauteur de la solde qu’ils perçoivent respectivement ?

Tout « théâtre des opération » exigeait sans cesse sa ration de cadavres. L’ennui est qu’elle s’était révélée toujours plus élevée que ne pouvait le supporter l’opinion publique. (…) Les téléspectateurs n’en pouvaient plus de ces nouvelles terrifiantes. Hélas, la fin d’une guerre ne se décrétait pas de cette façon. Chaque guerre avait sa propre logique, et décidait elle-même de sa fin. C’est ainsi que sur « le théâtre des opérations » l’action se poursuivait et les hommes tombaient. À la grande satisfaction de tout le monde, la mort d’un soldat privé n’était comptabilisée que par le bureau des ressources humaines de la société militaire privée qui l’employait.

La guerre était un artéfact. Pour les autres elle était un horresco referens. Pour nous, elle était tout à la fois, une chambre de volupté, une grande aire de jeu, un tribunal de la pénitence, un gymnase où nous pratiquions des exercices de volonté, de patience, d’introspection. La guerre nous révélait à nous-mêmes.

J’ai voulu voir plus qu’un « bataille de fantômes » et les « quelques ombres furtives » qu’avait réussi à entrevoir London depuis sa cachette. J’ai voulu voir de plus près. Était-ce la manifestation d’un goût particulier pour la violence ou le fait guerrier ? Peut-être. Mais en ce cas, il faudrait reconnaître que les archives de World Press Photo ne contiennent que des clichés voyeuristes volés au fil des années par des pervers et des vauriens de tout genre. Une telle explication ma paraissait d’ailleurs fort convaincante dans la mesure où, jusqu’à preuve du contraire, montrer la misère et la barbarie n’a pas suffi pour les éliminer de la vie des gens. Pourquoi alors avoir insisté pour partir en mission avec Robert, Bastien, Connor ou quiconque accepterait ma demande ? Si le motif n’est était pas de secouer la conscience des autres car c’était sans espoir, ni de soulager la mienne car, à tort ou à raison, j’avais la conscience tranquille, comment fallait-il interpréter la chose ? La question m’a poursuivie jusqu’à ce que je conclue que rentrer en Europe était de loin la dernière option envisageable et que, par conséquent, mon obstination à partir en mission sur le terrain ne reflétait que ma volonté de me lier plus profondément à ce pays. Or qu’était ce pays sinon une étrange contrée où la paix ne parvenait pas à s’enraciner. Pour rester il fallait bien se rendre à l’évidence que tôt ou tard la guerre m’atteindrait d’une façon ou d’une autre. Peu portée sur l’inconnu, j’ai préféré savoir à quoi m’attendre. Et plus précisément à quoi m’attendre de moi-même.

(…) Yasir semblait peu préoccupé par les menaces qu’il recevait. Il avait fait le choix de ne pas se marier. Libre, il se consacrait entièrement à son travail et croyait fermement au pouvoir des médias. Je lui trouvais une espèce d’intégrité qui frôlait l’insensibilité, tout en forçant le respect. J’aimais l’écouter. J’aimais ses histoires. Longtemps elles m’ont parues énigmatiques. Je ne parvenais pas à déceler leur morale alors que je sentais que la morale en constituait l’élément essentiel. Enfin, j’ai fini par comprendre que les histoires de Yasir étaient, comme les fables de La Fontaine aux yeux de Lamartine, « du fiel et non pas du lait pour les lèvres et pour les cœurs ». Leur dénouement ne délivrer d’autre leçon que celle de devoir garder profil bas car, même si les méchants finissaient par être punis, le sort des bons et des innocents n’en était pas pour autant amélioré.

T’as beau dire, Toto, jamais on nous a traités dans l’armée comme des sous-merdes juste parce qu’on est basané. Y a de tout dans l’unité, des reubeus, des Blancs, des Blacks, un feuj pour terminer et ça marche ! Ça ne marche nulle part ailleurs mais dans l’armée ça marche !

L’Europe était en train de se saigner à blanc pour la plus grande et la plus terrifiante des guerres qu’elle ait jamais livrée : la guerre contre la violence.

Nous appartenions au cercle restreint de ceux qui savent que « les hommes meurent et ne sont pas heureux ». Et c’est probablement ce qui nous incitait à accélérer le tempo, à feindre la folie et à nous abandonner à l’extravagance. Les occasions ne manquaient pas pour se réunir.

– Il y a eu une époque où c’était un pays fabuleux. Les gens venaient ici pour une semaine ou un mois et finalement décidaient de s’y établir. Il y avait de tout pour tout le monde. Ceux qui voulaient prier pouvaient prier, ceux qui voulaient faire du tourisme pouvaient faire du tourisme. Nous ne connaissions pas de problème de sécurité. De nombreuses femmes voyageaient seules. Les bars et les discothèques ne désemplissaient pas. Nous étions pauvres mais heureux. Et nous nous amusions bien, si bien…

Pleurer m’aurait soulagé. Les fins lentes et pathétiques sont toujours préférables aux coupures nettes. Elles fatiguent au point qu’il devient impossible de trouver encore de la force pour les regrets.

Combien de fois m’était-il arrivé de penser que tel ou tel livre avait tout dit sur un sentiment, une émotion, une attitude, et que vouloir en dire davantage, avec plus de subtilité ou de finesse, était impossible.

Les femmes ! Ah, les femmes ! Je m’en suis méfiée. Et dès le début. Il n’y a rien de pire en Afghanistan que les femmes. Étais-je la seule à le voir. Je l’ignorais. Peut-être étais-je la seule à le dire. Et encore, je ne le disais pas à tous puisqu’il n’y a pas de crime plus odieux que de s’en prendre aux femmes d’Afghanistan. C’était la grande cause, le seul motif, l’argument ultime – les femmes d’Afghanistan ! Aurions-nous passé, nous autres Occidentaux, dix années à faire tout et son contraire dans ce pays, à y construire des écoles et des hôpitaux pour ensuite les bombarder, à y asphalter des routes pour permettre aux insurgés de les détruire, à y injecter des sommes faramineuses tout en sachant qu’elles disparaîtraient des les poches de quelques personnalités hautement respectables de la vie politique locale, enfin, aurions-nous supporté aussi longtemps que nos braves garçons s’y fassent tuer par les mêmes hommes auxquels ils apprenaient à manier les armes si derrière, sinon avant tout, il n’y avait pas les femmes afghanes ? Non. Certainement pas. Un mémorandum rédigé par une cellule de la CIA appelée « Red Cell », daté du 11 mars 2010 et divulgué sur le site Wikileaks se révélait instructif à ce sujet. Il y était entre autres stipulé qu’en cas de désapprobation par l’opinion publique européenne des opérations militaires organisées en Afghanistan sous la bannière de l’OTAN, la politique de communication devrait insister sur la condition des femmes dans le pays. De fait, multiplier les témoignages de femmes afghanes dans les médias occidentaux aurait fait partie d’une stratégie visant à provoquer la culpabilité, la compassion et finalement le ralliement du public des pays contributeurs de l’OTAN. Que les analystes de la CIA avaient misé gros sur la solidarité féminine à l’échelle internationale, ne faisait aucun doute.

– (…) nous croyons que la liberté et la démocratie ne peuvent être apportées à un peuple sur un plateau d’argent et moins encore imposées. Il est du devoir de chaque peuple de se battre pour ces valeurs et de les protéger une fois qu’elles ont été acquises. Mais rien ne peut fonctionner si les gens n’en ont pas la volonté et ne comprennent pas l’intérêt de vivre dans un pays libre et démocratique. Le prétendu gouvernement démocratique mis en place par les Américains est un gouvernement de criminels de guerre, de trafiquants d’armes et d’opium, d’individus sans scrupules pour qui seul compte le profit personnel. Quelle image de la démocratie pensez-vous que les Afghans peuvent avoir aujourd’hui ? Si le premier gouvernement démocratique en Afghanistan se révèle être la pire mafia qui ait jamais pris en otage ce pays, comment attendre des Afghans qu’ils croient aux principes de la démocratie et veuillent les défendre ?

S’il fallait être fou pour espérer changer quoi que ce soit dans ce pays, il fallait être mille fois plus cinglé pour y vivre sans tenter d’y changer quelque chose, sinon tout.

Les lendemains de crimes ressemblent au lendemains de bringue. Même malaise face à la réalité, même engourdissement, même sensation de décalage temporel et existentiel. (…) Les boîtes de Lexomil, de Seroplex et de Dolipran 1000 s’alignaient à côté du presse-agrumes. J’ai trouvé « Kind of Blue » sur la pile de disques et ai mis la musique très bas. Pour cette matinée j’aurais préféré du piano seul, j’avais besoin d’entendre des sons d’une sobriété ascétique. Je me suis toutefois résignée à la trompette de Miles Davis et, au final, ne l’ai pas regretté.

Arrivée au point où la plus anodine des informations me paraissait contenir un double sens, annonciateur d’un malheur, j’en entrevu le reste de ma vie comme un voyage à travers la démence aux accents tantôt maniaques tantôt paranoïdes.

J’abhorrais ce pays, ses mœurs, ses codes, ses lois, ses pratiques et jusqu’à ses paysages de caillasse et de terres incultes. J’exécrais cette ignominie parce que j’avais peur. J’avais peur qu’elle me contamine. Qu’elle nous contamine tous.

Mais comme Kessel l’a fait dire à l’un de ses personnages, « Quand se jouent des actes magiques, interdite est la pensée ».

Nous nous éloignons parfois à de telles distances de nous-mêmes, de nos semblables, voire de ces singularités qui nous rassemblent en une seule race humaine, qu’il n’y a que les animaux pour nous indiquer le chemin du retour. À les regarder de près, nous découvrons qu’ils incarnent une partie de notre vie secrète, ce qu’il y a en nous de plus mystérieux et de plus essentiel à la fois et dont, à tort, nous avons honte tout comme nous en avons peur.

– Qu’est-ce qui vous a frappé le plus en Afghanistan ?

– Sans hésiter le fait qu’ici les gens ont si peu d’influence sur leur propre vie. Tout se décide à un niveau plus haut que celui de l’individu. Dans quelque domaine que ce soit c’est toujours un parti, une tribu, un clan, une famille qui déterminent les existences individuelles. Ensuite, c’est le fait que si peu de chose a changé, qui m’interroge…

L’attente. La patience. En dix ans, sans parler d’expériences précédentes, nous n’avons rien appris. Je ne saurais répondre à la question de savoir si les Afghans auraient dû apprendre quelque chose de nous. Il est certain, en revanche, que nous aurions dû, et pour notre plus grand bien, apprendre d’eux l’art de l’attente. (…) Quiconque s’y aventure n’a qu’une alternative : apprendre à attendre ou repartir. En ce qui nous concerne, nous autres étrangers au pays des Afghans, nous avons été d’une impatience inopportune et dans un sens subversive. Elle ne témoignait pas tant d’une préférence pour le présent ou pour un résultat immédiat, que d’un désarroi face à l’absence de but à atteindre. Qu’attendions-nous ? Les Afghans, pour leur part, attendaient notre départ.

– (…) Comme dans n’importe quelle communauté, il y a des gens bien, des gens moins bien et des cons… Parmi eux, même les cons savent se contenter de peu, aller au-delà de la fatigue et de la faim, supporter des conditions extrêmement dures, le poids de leur équipement, l’altitude, et sans se plaindre… C’est alors… Bon, merde… J’ai compris qu’en comparaison, nous étions des incapables… J’ai compris que nous n’avions aucune chance… En plus, pressés que nous sommes d’en finir au plus vite…

Plus je restais en Afghanistan, moins je comprenais ce pays.

Un grand merci à Entrée livre et aux librairies Decitre pour m’avoir, dans le cadre de l’opération « Coups de cœur des lecteurs », offert l’opportunité de découvrir ce livre en avant-première.

5 réflexions sur “Aime la guerre ! de Paulina Dalmayer

  1. Pingback: L’ange de charbon de Dominique Batraville | Adepte du livre

  2. Pingback: Six jours de Ryan Gattis | Adepte du livre

  3. Pingback: Tribunal d’André Georgi | Adepte du livre

  4. Pingback: Hobboes de Philippe Cavalier | Adepte du livre

  5. Pingback: Règne animal de Jean-Baptiste Del Amo | Adepte du livre

Merci de partager vos avis, remarques, etc. Je vous répondrai toujours et avec plaisir !

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s